J’ai nexté Arcade Fire sur Chatroulette
Arcade Fire remplissait le 5 août dernier le Madison Square Garden et inaugurait la série de concerts « UNSTAGED », – comprenez libérés du carcan de la scène – organisée par VEVO bien décidé à passer la musique live à l’heure du 2.0. Pour cette nouvelle manifestation du « tout participatif », diffusée en streaming sur l’Internet, l’auditeur a eu l’opportunité de devenir son propre réalisateur, en navigant de caméra en caméra, et de voter pour le rappel qu’il veut entendre. À 5841 kilomètres de là, après avoir demandé Wake Up, on s’est donc calé au fond de notre canapé et puisque Terry Gilliam se proposait de réaliser le concert pour nous, on l’a laissé faire.
Les Canadiens ont ouvert la soirée avec une version impeccable de Ready To Start, tirée du dernier album « The Suburbs », qui lève immédiatement tout inquiétude sur l’expérimentation technique que constitue un événement pareil. La qualité de l’image s’adapte au débit pour garantir une qualité audio constante et la musique live passe l’épreuve de la conversion numérique sans perte notable.
Arcade Fire explore aussi bien son dernier effort que le reste de sa discographie, courte et pourtant déjà culte. Alors qu’on imagine que des millions de poils autour du monde se dressent comme les nôtres sur le final crescendo de No Cars Go, Haiti nous donne l’occasion de nous souvenir que le groupe est aussi capable de légèreté et rappelle les origines de Régine Chassagne, très impliquée dans l’avenir du pays dévasté par un tremblement de terre en janvier dernier.
Ready To Start
Le travail du Monty Python sert à merveille la prestation : ses innombrables caméras saisissent chaque détail et Gilliam a appris au contact du groupe à regarder là où il faut. Captant le regard magnétique de Win Butler ou flottant à mi-distance au-dessus de la scène, le réalisateur alterne des plans d’ensemble qui donnent l’impression d’un c(h)œur palpitant à l’unisson et les signes qui témoignent de l’implication de chacun des membres dans cette messe. Mais finis les enterrements, finie la mortification, c’est une renaissance qu’on fête ce soir, les sept piliers d’Arcade Fire ont atteint la sagesse et exultent devant le public new-yorkais ravi.
Pour nous plonger un peu plus dans les suburbs, chantées dans le titre éponyme, des images de kids armés à vélo dans des rues désertées, également sélectionnées par le réalisateur, habillent la scène et confèrent au final intimiste de la chanson un aspect expiatoire. L’audience retient son souffle jusqu’à la dernière note. Derrière son apparente simplicité, The Suburbs reste un des moments forts du concert et agit comme une charnière.
Après, ce ne seront plus qu’envolées lyriques, de Crown Of Love à Intervention, et débauche d’énergie. Sur Used To Wait, Butler, droit et déterminé, joue aux équilibristes en explorant la salle, bondissant de barrière en barrière, puis tacle de son humour pince-sans-rire ces gens, qui, dans un public, vous reprochent toujours d’être trop remuant. « Just politely tell them : It’s really nice to meet you and I respect your personal space but I’m trying to be at a fucking rock’n’roll show. » Réprimant mal un sourire, c’est le coup d’envoi de la cavalcade finale, Neighborhood #3 (Power Out) et sa basse distordue, pendant laquelle Butler n’hésite pas à se jeter dans la foule accompagné de sa fidèle Jaguar. Dans un final bordélique où les guitares rêches répondent aux cordes virevoltantes, un rythme sourd se détache, la ligne de basse se fait plus claire, et c’est Rebellion (Lies) qui nous gifle. Avec cette chanson, en 2004, Arcade Fire avait redonné ses lettres de noblesse à une pop luxuriante quand les Strokes et autres Libertines trustaient les ondes à coup de DIY cradingue. Ce soir, c’est une version plus majestueuse que jamais qui nous est offerte, et comme un pied de nez, c’est leur propre vision du punk qui suit avec Month Of May.
We Used To Wait
Le noir s’installe après Keep The Car Running, puis vient l’ouverture de « Funeral », Neighborhood #1 (Tunnels), qui déclenche une nouvelle transe. Si on finissait par douter de l’humanité de ces phénomènes, l’hilarant ratage de Sprawl II (Mountains Beyon Mountains) arrive à point pour nous rassurer. Butler ne manque pas cette nouvelle occasion de faire de l’esprit et félicite les chanceux qui ont vu Arcade Fire se vautrer lamentablement et recommencer une chanson « and that was the best day in my life ! » ironise-t-il. La deuxième tentative est la bonne, le groupe est à peine destabilisé, assumant sans fard le disco de ce titre improbable.
Puis, sans surprise, c’est la cathédrale Wake Up qui nous assène le coup de grâce. Un tube sans refrain accrocheur, sans solo inoubliable, sans basse bondissante, non, juste des chœurs fédérateurs qui emportent le public du plus profond de ses tripes. La foule couvre de son chant la troupe, mais à aucun moment on ne la sent dépossédée de sa chanson : au contraire, elle ne nous utilise que comme un nouvel instrument, nous accorde et joue chaque note en pressant un point bien précis de notre cœur. Sur son final presque sautillant, les Arcade Fire quittent la scène, sûrs d’eux, souriants, sans l’air hagard qu’on leur trouvait auparavant, et abandonnent une foule, elle, déboussolée, après 1h45 de montagnes russes.
Wake Up
Suburban War, le diptyque Half Ligh I & II, Deep Blue… « The Suburbs » aurait pu être plus exploré, mais qu’importe : identité, intensité, sincérité, les maîtres mots d’Arcade Fire ont mobilisé une colonie de fidèles prêts à les suivre n’importe où. Avec ce concert, ils ont montré que les indés gagnent petit à petit la guerre qui les oppose à l’industrie. Il est 6h du matin, on va se coucher à moitié engourdi par la fatigue, la tête vibrant encore au rythme des hymnes rococo du groupe : en regardant par la fenêtre, on voit le soleil se lever une deuxième fois.
Jean-Philippe Régnier
Voir l’intégralité du concert sur YouTube
Setlist
Ready to Start / Neighborhood #2 (Laika) / No Cars Go / Haïti / Empty Room / The Suburbs / Crown of Love / Rococo / Intervention / We Used to Wait / Neighborhood #3 (Power Out) / Rebellion (Lies) / Month of May / Keep the Car Running // Neighborhood #1 (Tunnels) / Sprawl II (Mountains Beyond Mountains) / Wake Up
Site officiel
Arcade Fire on Myspace
Lire aussi la chronique de « The Suburbs ».





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