Un trio à la mécanique bien huilée
Les Californiens de Gliss étaient de passage à Paris en cette fin de mois de novembre et de tournée européenne. Après un concert où le public a cruellement fait défaut, Victoria, David et Martin, enfoncés dans les canapés du Point Ephémère, évoquaient légèrement leur aventure à trois.
A quand remonte la formation de votre groupe ?
Victoria : Martin et David ont fondé Gliss il y a plus de cinq ans avec deux autres musiciens. Je jouais dans un autre groupe et nos deux groupes avaient fait des concerts ensemble. Puis ils ont perdu leur batteur et leur bassiste donc j’ai proposé de les aider jusqu’à ce qu’ils trouvent quelqu’un. Nous nous sommes alors rendu compte que nous aimions jouer tous les trois et ça n’a plus changé.
Quelle est la dynamique dans un groupe de trois personnes ?
Victoria : Elle est bonne ! Quand nous devons prendre des décisions, il y a toujours un deux contre un qui rend les choses faciles. A deux contre deux, ce serait plus compliqué.
Martin : Il faut se débrouiller avec ce que chacun des trois peut apporter. C’est un peu un défi, mais ça me plaît.
David : Nous devons assurer tous les trois : pas un n’a une chanson où il peut faire une pause.

Victoria Cecilia
Comment se passent ces changements d’instruments que vous multipliez sur scène ?
Martin : Très prudemment ! Ce n’est pas quelque chose que nous avions prévu. C’est un accident ! Lors d’un concert, David a joué un peu de batterie, Victoria avait préparé une boîte à rythmes et le public a très bien réagi. Nous avons donc réfléchi à une façon de fonctionner ainsi, à trois.
Victoria : Je faisais pas mal d’enregistrements électroniques de batterie ; c’est ce que nous utilisions au départ. Mais Martin était batteur longtemps avant ça. Il a commencé à jouer de la batterie sur quelques morceaux, pour avoir à la fois des pistes électroniques et de vraies pistes de batterie. David s’y est mis à son tour, puis ils se sont dit que ce serait marrant que j’en joue moi aussi sur un morceau et finalement, j’en fait sur beaucoup de compositions ! C’est pour ça qu’en concert, nous échangeons nos instruments.
Martin : Quand nous avons commencé, j’ai trouvé ça très rafraîchissant. Ce n’était peut-être pas parfait, mais l’idée, c’était d’essayer quelque chose de nouveau. Ça nous a apporté une énergie que je n’avais jamais trouvée dans des groupes où chaque musicien avait une place bien définie. Ça nous a apporté plein d’avantages et d’inconvénients car nous devons nous adapter à nos forces et nos faiblesses. Aucun de nous n’est un virtuose avec son instrument.
Comment définissez-vous le rôle de chacun sur vos morceaux ?
Victoria : Nous ne choisissons pas vraiment. Quand nous répétons, nous faisons beaucoup d’improvisation et dans une chanson la batterie revient à celui qui s’y trouvait à ce moment-là. Mais il arrive que je sois à la batterie par exemple, et que je trouve que la partie de basse devrait être différente et nous échangeons nos instruments.
Qui compose ?
Victoria : Tous les trois. Nous faisons vraiment beaucoup d’improvisation. De temps en temps, l’un d’entre nous apporte une idée précise et nous la travaillons ensemble, mais ça peut ne pas marcher. Nous enregistrons toutes nos répétitions sur cassette, puis nous rentrons chez nous et les écoutons pour en tirer ce qui était bien. Nous y passons énormément de temps.
Pouvez-vous décrire votre musique ?
Martin : Atmosphérique, simple et belle.
Victoria : C’est un peu shoegaze, un peu garage, il y aussi des influences psychédéliques. J’aime le punk. Je ne sais pas si ça s’entend… C’est une musique sexy.
David : Ce n’est pas seulement un mur de son, elle est aussi mélodique. C’est donc du rock psychédélique indépendant shoegaze et mélodique.

Martin Klingman
Est-ce que The Jesus And Mary Chain font partie de vos influences ?
Victoria: On pourrait le penser. Quand j’écoute maintenant nos morceaux, c’est ce que je me dis. C’est pareil pour My Bloody Valentine, nous sommes très souvent comparés à eux, mais honnêtement, je n’ai aucun album d’eux et je ne connais presque rien de leur musique. Mais j’adore Slowdive.
Quelles sont vos influences en définitive ?
Victoria : Les miennes sont très différentes de celles de Martin et David. J’aime tous les anciens albums de Bowie, Bob Dylan, The Velvet Underground, The Warlocks. Nous venons de tourner avec The Horrors, je les trouve géniaux. J’aime aussi des vieux trucs punk comme les Sex Pistols. J’aime les sons crades et bruts, qui sonnent vrais et font ressentir des choses.
David : J’aime les bons chanteurs, les beaux textes et le vieux blues. J’ai appris la guitare en écoutant beaucoup de blues, c’est mon influence majeure.
Martin : Mazzy Star est une influence essentielle pour moi. Avant ça, The Cure : j’ai toujours écouté en tant que fan et en tant que musicien. Pavement et The Velvet Underground ont eu un gros impact sur moi. A l’époque je n’étais qu’un batteur et quand j’ai décidé de me mettre à chanter, j’écoutais Pavement et je me disais que c’était possible ! Ils ont une approche du chant différente : dans les années 80, beaucoup de musiciens étaient d’excellents chanteurs, dans INXS par exemple, alors que dans les années 90, dans beaucoup de groupes, les mecs chantaient parce qu’il le fallait et comme ils pouvaient. C’est un peu comme nous, nous faisons du mieux que nous pouvons avec ce que nous avons. En tournée, je me suis rendu compte que les émotions changent très vite : avec un concert difficile, un bon concert…
Et le concert de ce soir par exemple ?
Martin : Je trouve que ça s’est très bien passé par rapport à mes attentes. Nous ne sommes pas venus ici depuis longtemps, il n’y avait que notre groupe qui jouait, c’était un dimanche soir et l’entrée était très chère. Tout était contre nous. La balance a été très rapide. Nous n’avons pas d’ingénieur du son : quand on est à la bourre et qu’on tente de communiquer avec l’ingé son de la salle, c’est un bataille perdue d’avance ! Il n’y a qu’à se résigner, jouer et prier pour que le son soit potable dans le public, parce que sur scène, il est vraiment mauvais.
De quels groupes vous sentez-vous proche ?
Victoria : Nous avons tourné avec The Raveonettes. Il y avait bien sûr un lien entre nous parce qu’ils sont Danois comme moi ! Nous sommes proches des Warlocks, nous avons tourné ensemble en août, c’était super. Ceux qui aiment leur musique aiment la notre donc ça s’est très bien passé. Mais je crois que The Horrors est le groupe avec qui nous nous sommes le mieux entendu. C’est drôle d’ailleurs parce que nous avions entendu plein d’histoires complètement folles sur eux avant de les rencontrer.
David : Pour la tournée avec The Warlocks, nous étions aussi avec The Morning After Girls, ça faisait une belle affiche !

David Reiss
Vous venez de Los Angeles où se trouve une scène psychédélique très active. Avez-vous l’impression d’en faire partie ?
Victoria: C’est difficile de dire, quand on est dans un groupe, à quelle scène on appartient. C’est plus facile de juger de l’extérieur. Les gens que je vois le plus, mes amis, sont des membres des Warlocks, ou Leah Shapiro la batteuse des Black Rebel Motorcycle Club.
A part la musique, qu’est-ce qui vous inspire ?
Victoria : Je lis beaucoup, Oscar Wilde, Kafka, Tolstoï. L’auteur le plus récent que j’aime est Bukowski. Quand je lis de la littérature russe par exemple, il y a cette atmosphère très sombre et très intense. On se représente ces images mentalement et ça inspire parce que ça peut nous faire penser à nos propres expériences. Quoiqu’on fasse dans notre vie, ça ressort dans notre musique.
Martin : Mes expériences personnelles priment : les femmes, les drogues, les décès dans ma famille…
Quelles différences voyez-vous entre « Devotion Implosion » sorti cette année et l’album que vous avez fait il y a trois ans ?
Martin : Je pense que ce sont deux bons albums. Le premier album a été enregistré dans plusieurs studios : à Los Angeles, au Danemark… Puis nous avons confié toutes les pistes à quelqu’un pour produire l’album et lui donner de la cohérence. Pour « Devotion Implosion », tout a été enregistré au même endroit et simplement mixé par Gareth Jones à Londres – il a fait Depeche Mode, Liars…, c’est pour ça que nous l’avons choisi. Nous avons auto-produit cet album. Personne ne nous a aidé du début à la fin. Nous avons passé du temps à essayer des trucs, tout recommencer le lendemain. C’était un pari ! Ça aurait pu mal se finir… mais nous sentions que ça devait se passer ainsi et c’était très excitant. Le son est plus brut, moins produit et du coup nous nous y identifions plus. Pour « Love The Virgins », nous ne nous étions occupés de rien : certaines chansons avaient été très retouchées pendant l’enregistrement et le mixage pour finalement ne plus nous ressembler. « Devotion Implosion », c’est tout à fait nous.
Propos recueillis par Céline M.
« Devotion Implosion », Morning Light



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