Cure de jouvence
Déjà six mois que la petite planète pop indé est tombée en pâmoison devant Trevor Powers. A tout juste 22 ans et sous l’alias Youth Lagoon, l’Américain s’était fait remarquer en extrayant mois après mois des pépites brutes et étincelantes de ce qui semblait être un intarissable filon gorgé d’une douceur mélancolique et amère. Ardemment désiré, adoré par anticipation, attendu en juillet, retardé jusqu’à septembre, « The Year Of Hibernation » sort enfin à la faveur d’une signature chez la tête de proue Fat Possum, une fois encore dans les bons coups (Wavves, Smith Westerns, MellowHype…). L’attente n’aura pas été vaine : la courte collection de titres de Youth Lagoon s’impose sans forcer comme l’un des albums de l’année.
Ça n’est finalement qu’une demi-surprise. Sur les huit titres que contient « The Year Of Hibernation », trois avaient déjà atteint nos oreilles. Dès le printemps, Cannons nous avait initiés à la recette magique de Trevor Powers : le tintement chaleureux d’un orgue qui déroule sa mélodie simple et imparable, une boîte à rythme rêche et primaire, qui nous prend par la main pour ne plus nous lâcher jusqu’au grand plongeon et une guitare subtile, qui dépose ses touches pointillistes dans une conversation dont chaque mot serait soupesé, mesuré, prononcé à l’unique condition d’être indispensable. Une gangue étincelante d’où s’échappe le murmure éraillé d’un grand gamin de 22 ans, pas tout à fait sûr de vouloir les avoir.
C’est le portrait imaginaire qu’on se fait de Trevor Powers : un jeune homme discret, à l’image de sa musique, qui laisserait aux jeunes coqs – on pense forcément aux frères Omori – le soin d’occuper le devant de la scène pour plaire aux minettes. Un ado qui vieillit, profitant du spectacle pour distiller de rares paroles qui feront mouche à coup sûr. Des personnalités diamétralement opposées qui se rapportent pourtant à un dénominateur commun : comme les fanfarons de Smith Westerns et une bonne partie de cette nouvelle vague à peine sortie du berceau, Youth Lagoon nourrit un talent certain pour les mélodies directes et évidentes, de celles qui glissent toutes seules dans l’oreille, viennent vous caresser le tympan, démêler le nerf auditif et se loger au fond de la mémoire pour s’accaparer vos pensées dès le réveil.
Si les premiers saupoudrent le tout d’une posture désinvolte et d’airs crâneurs, le jeune adulte Youth Lagoon drape ses chansons d’une nostalgie, certes confortable, mais suffisamment enluminée pour éviter l’écœurement. Quand derrière les notes de Seventeen résonnent les conseils d’une mère idéaliste à son fils de l’âge éponyme, ou que dans Posters, il remonte encore le temps jusqu’à ses neuf ans et ses murs recouverts de posters à l’effigie des idoles à qui il veut tant ressembler, Youth Lagoon insuffle dans ses chansons l’emphase nécessaire pour permettre au nombrilisme de s’effacer au profit d’une sincérité évidente. Trevor Powers parle de lui, et que de lui, mais utilise avant tout ce qu’il connait le mieux pour habiller les petits chefs-d’œuvre qui lui passent par la tête avant de les laisser s’échapper.
En ça, Youth Lagoon porte son alias comme un gant. Plus jamais à l’avenir, on ne l’imaginera écrire des morceaux comme les grandioses July ou Montana, immatures et pourtant si justes, transpirant l’adolescence qui s’effrite, son dernier souffle enregistré à la volée. « The Year Of Hibernation » est l’expression universelle d’une transition, le souvenir fugace d’une jeunesse qui s’envole. Plus que la peur de devenir adulte, on entend dans les chansons de Youth Lagoon un gamin qui tourne la page pour ne plus avoir à porter à l’avenir le poids des regrets ou de la nostalgie. À ceux qui préfèrent marcher à reculons pour garder un œil sur l’enfance, quitte à trébucher vers l’avenir, peut-être qu’en huit titres trouve-t-on là le meilleur moyen de grandir.
Jean-Philippe Régnier
Youth Lagoon, « The Year of Hibernation », Fat Possum
Montana



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