Radiohead<br />« The King of Limbs »

Ce n’est pas la taille qui compte…

Huit albums : peu de groupes peuvent aujourd’hui se targuer d’une telle longévité sans péricliter. Les montagnes russes de la carrière de Radiohead, ascension grunge aux sommets de la pop, loopings expérimentaux et cascades marketing, n’agacent que les intégristes d’un establishment indé qui voudrait qu’un groupe perde de sa valeur à mesure qu’il gagne en notoriété. Passés le séisme du 14 février et les échauffourées du 18, retour, au calme, sur 5 jours de passion et sur la nouvelle livraison d’un groupe qui n’a pas fini de nous surprendre.

Peut-on reprocher à Radiohead d’ébranler le capricieux monde de l’indé à chaque annonce ? Les rumeurs de nouveaux enregistrements allaient bon train. Chacun interprétait la publication régulière d’office charts sur Dead Air Space, blog du groupe, comme la bande originale d’un séjour en studio. Pourtant, les pérégrinations de Thom Yorke avec son super-groupe Atoms for Peace ou du batteur Phil Selway laissaient à penser que l’avenir de Radiohead ne se déciderait pas dans un futur proche. Jusqu’à ce matin de Saint Valentin 2011 où le quintet d’Oxford a décidé d’annoncer à ses amants la plus belle des nouvelles : non seulement, le huitième était en route, mais la grossesse arrivait à terme et la naissance était déjà programmée. L’heureux évènement aurait lieu le 19 février, 5 petits jours plus tard.

S’en suit une semaine de prévisions, de spéculations autour des titres inédits qui ont ponctué les dernières set-lists du groupe ou de Yorke, des sporadiques photos postées en ligne depuis des mois sur le blog, des interprétations de ce titre, « The King of Limbs », ou de cet inédit concept « d’album journal », censé révolutionner une fois de plus le monde de la distribution. Prête à exploser, la cocotte minute relâche la pression avec un jour d’avance, quand Ed O’brien annonce laconiquement vendredi matin, toujours via le mégaphone Dead Air Space, que l’album est disponible au téléchargement.

« The King of Limbs », premier album de la génération Facebook ? Après une semaine d’hystérie collective, la sortie de cet opus, loin de faire l’unanimité au sein de l’indie-sphère est suivie d’un véritable pugilat entre ses adorateurs que ses détracteurs. Par bons mots et analyses à chaud interposés s’affrontent, sur les réseaux sociaux, forums et fils de commentaires, auditeurs déroutés à la première écoute de ce moyen-format, fans prêts à suivre le groupe dans toutes ses pérégrinations. Tout ce beau monde s’empoignant sous l’œil mi-ébahi mi-enragé des médias et professionnels, pris de court et dépossédés de leur sacro-saint pouvoir d’anticipation, d’exclusivité, affolés devant cette nuée d’attachés de presse et critiques bénévoles aux quatre coins du monde au service du navire Radiohead, qui a jeté l’ancre dans les eaux internationales.

À l’heure fatidique du téléchargement, la réaction est sans appel : « tout ça pour ça ». Trop de passion, d’attentes, l’impression de s’être fait avoir, ont grillé chez une partie de l’auditoire la capacité même de donner une chance à l’album. Une position qui dérange : faut-il reprocher le buzz à un groupe qui annonce la sortie de son album, et le sort, sans autre futilité qu’un clip fantasque que le web s’approprie immédiatement pour le détourner à l’envi ? Un peu facile quand on voit la mécanique promo mise en œuvre par des mastodontes comme Arcade Fire, les Strokes ou les Kills, à qui on ne tiendra pas rigueur de distiller teasers, extraits, pochettes et interviews des semaines avant la sortie d’une galette.

Et la musique dans tout ça ? « The King of Limbs » est court : ces 8 titres en 37 minutes en font le LP le moins fourni des cinq Anglais depuis le début de leur carrière (« Pablo Honey », en 1993, quand le monde voyait en eux un énième one-hit wonder). Les plus centristes de la frange Radiohead sont déconcertés : pas de tubes, pas de mélodies accrocheuses, de balade déjà légendaire ou de finals en défouloir électrique. Pourtant, la variété des styles abordés, la simplicité apparente d’une moitié des titres face à la virtuosité complexe de l’autre et sa pertinence dans l’époque en font le nouveau manifeste d’un groupe en perpétuelle mutation, capable, quand il ne modèle pas le futur à son image d’embrasser toutes les aspérités des tendances actuelles sans y perdre son âme.

S’éloignant des rivages de la pop, les racines de « The King of Limbs » sont à chercher du côté du dubstep, de l’electronica de Flying Lotus, à l’image des derniers travaux solo et collaborations de Thom Yorke, ou de la musique minimaliste de Philippe Glass ou Terry Riley, influences affichées de Jonny Greenwood, désormais plus souvent vissé à ses synthés qu’à sa guitare. La cascade cristalline qui ouvre Bloom laisse vite place à des entrelacs de boucles parasitées ça et là d’interventions bruitistes dont seuls les alchimistes Radiohead savent faire une chanson. Impossible de manquer le travail impressionnant du duo Selway/Greenwood : basse et batterie adoptent les schémas les plus déroutants et font preuve d’une précision mécanique, réchauffée, magnifiée par la production de Nigel – Goldfinger – Godrich, toujours aux commandes.

Morning Mr Magpie consacre le jeu de guitare nerveux et percussif aperçu au détour de Harrowdown Hill (« The Eraser ») et l’outro parfaite du morceau laisse loin derrière toute concurrence. À peine la pression retombée le temps d’un court fade out éthéré et on se retrouve embarqué dans Little by Little, magistrale. Des tics de jeu de Yorke, déjà entendus sur Reckoner ou l’inédite Present Tense, le groupe sort une balade acoustique mêlant accordage exotique et progression complexe. Entamée sur « In Rainbows », la mutation du chant de Thom Yorke se poursuit ici, prenant sur ce troisième titre des accents revanchards et s’éloignant de la plainte.

Feral lorgne du côté des expérimentations de « Kid A ». Voix déformées, motifs rythmiques décousus, collages sonores, Angel Echoes de Four Tet résonne derrière le morceau qui clôt la première moitié laboratoire de « The King of Limbs ». Jamais résolu à formater sa musique aux réflexes acquis par notre cortex, Radiohead malmène nos repères et sort nos récepteurs de leur torpeur. L’absorption ne se fait pas en une fois, elle demande des écoutes répétées, une préparation, une prédisposition. Pas question de verser dans l’élitisme, mais l’exercice demande un effort auquel peu nous soumettent et on remerciera Animal Collective et ses rejetons d’avoir assuré l’entraînement.

 

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Lotus Flower


La deuxième partie de l’album satisfera les auditeurs habitués à des schémas plus conventionnels. Le lâcher prise y est plus aisé, les formats moins flous, les virages moins serrés. Lotus Flower, déjà connu des aficionados quitte le format balade des prestations live et prend une allure plus indie. Entraperçue sur Bodysnatchers ou All I Need,  la capacité du groupe à poser une ambiance, pour la déconstruire le temps d’un pont suspendu et aérien, a trouvé sa maturité, prévenant de toute longueur les morceaux de « The King of Limbs », qui avoisinent presque tous les cinq minutes. L’évolution du timbre de Yorke est flagrante sur Codex. La balade piano-voix est le morceau qui se rapproche le plus des précédents du groupe, et fera taire ceux qui pourraient penser que Radiohead se perd dans le labyrinthe de ses expérimentations tout en ouvrant une belle porte aux curieux qui désireraient prendre le train en route. Les sonorités aquatiques des couches superposées de piano, la lente montée des cuivres et la douceur amère des paroles : tout est réuni pour en faire un grand moment de live. Escale légère avec Give Up The Ghost : le titre, chaloupé par les backing vocals et la guitare acoustique syncopée permet de préparer le beau final, hypnotique et azimuté, Separator. Jeu protéiforme de voix montées sur un ricochet de basse, le « séparateur » fait l’objet de tous les fantasmes, tant par son titre que ses paroles.

“And if you think that this is over, then you’re wrong.” Aux plus agacés qui ont vu dans « The King of Limbs » le chant du cygne d’un groupe dont la tête qui, n’en pouvant plus de grossir, a fini par exploser, Yorke répond lui-même que tout ne fait que commencer. Avec « In Rainbows » en 2007, disponible à un prix libre fixé par l’auditeur, Radiohead affirmait lancer une série d’expérimentations sur les nouveaux modes de distribution de la musique, tout en avouant à l’été 2009 que depuis « Amnesiac » en 2001, l’enregistrement album après album de nouveaux longs formats traditionnels avait failli à plusieurs reprises avoir eu raison du groupe, qu’ils ne satisferaient plus le modèle conventionnel.

Dans l’ombre de ce nouvel album, 20 ans de carrière durant lesquelles les Anglais ont écrit quelques uns des plus beaux titres de la musique moderne, expérimenté un champ des possibles techniques et marketing plus vaste que n’importe quel pair et prouvé que la combinaison réputée impossible d’intégrité, notoriété, curiosité et renouvellement était atteignable. Fort d’une liberté artistique et commerciale maintenant absolue, Radiohead livre une œuvre à tiroirs dont on n’a sûrement pas fini de découvrir les double-fonds. « The King of Limbs » fait référence à un chêne millénaire du Wiltshire : l’arbre qui cache la forêt ?

Jean-Philippe Régnier


Radiohead, «The King of Limbs », auto-produit

Dead Air Space
Radiohead on Myspace


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Bonus track



  1. X-X on Lundi 7, 2011

    De loin la meilleure chronique lue sur cet album. Merci au chroniqueur de s’être équipé de la paire d’oreilles qui manque à ses confrères…


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