Fleet Foxes, Paris, Le Bataclan, 30 mai 2011<br />« Helplessness Blues »

« Helplessness Blues » dans l’enfer du Bataclan

Il fallait s’y prendre tôt si on espérait décrocher une place pour ce concert de Fleet Foxes. Leur retour sur les platines et en salles annoncé en février, après trois ans absence où on avait cru perdre les jeunes prodiges de Seattle, a ravivé les espoirs les plus intenses. C’est donc fébrile qu’on attendait de poser une oreille sur le successeur de « Fleet Foxes », premier album et chef-d’œuvre précoce, qui avait impressionné 2008 et consacré le groupe, un peu à la manière d’un « Funeral », quatre ans auparavant.

Ne nous voilons pas la face : plusieurs fois recommencé, achevé laborieusement, « Helplessness Blues » est un très bon deuxième album mais n’effleure qu’à peine la magnificence de son aîné. Tout en restant une collection de chansons dont rêveraient d’accoucher bon nombre de songwriters folk, les arrangements y sont moins fins, les harmonies moins spontanées, les structures à la fois plus faciles mais moins évidentes. Traversé par une tension sourde, c’est l’exutoire par lequel Robin Pecknold a évacué le bouleversement et les angoisses générés par un succès aussi grandiose que brutal, intitulé sans fard le blues du désespoir.

Comment le groupe, réputé pour l’aura christique de son leader barbu, allait-il négocier sur scène son repli ? L’atmosphère de cette fin de mai est lourde, les orages éclatent un peu partout en France et le Bataclan n’échappe pas à la chaleur étouffante et moite qui pèse comme une chape de plomb sur Paris : une manière d’illustrer le contraste qui oppose l’inquiétant nouvel album et « Fleet Foxes », bouffée d’air frais qui inspirait plénitude et sérénité. Pour ouvrir la soirée, Josh T. Pearson, texan installé à Paris, convainc plus par son charisme magnétique que par son set, brouillon et enroué. Heureusement pour lui, le lonesome cowboy traîne un capital sympathie inaltérable et quitte la scène sous les applaudissements.

Entre les deux sets, les techniciens tentent vainement de rafraîchir l’ambiance en installant quelques ventilateurs, mais à l’approche de 21h, le Bataclan se remplit, la foule se fait plus compacte et quand le groupe investit la scène, les chemises (à carreaux, évidemment) sont trempées depuis longtemps. Comme au Primavera deux jours plus tôt, c’est sur l’instrumental The Cascades et ses airs de folk irlandais, puis sur le single Grown Ocean que s’ouvre le concert. Desservi par des balances imprécises, les deux premiers morceaux ne sont pas la meilleure occasion d’observer le talent du groupe mais quelques réglages à la console redonnent au son la clarté qu’il mérite, même si en enchaînant avec le bulldozer Battery Kinzie, le Fleet Foxes éclairé et fin se fait encore attendre.


Le morceau, de loin le plus direct de « Helplessness Blues », est une véritable charge frontale et le traitement live qu’il reçoit ce soir renforce encore sa puissance, au détriment de la candeur qui affleurait sur chaque morceau du premier album. Trois ans après son coup d’éclat, le groupe a remédié à sa panne d’inspiration en passant en force. Regrettable sur l’album, qui perd au passage saveur et originalité, l’évolution donne au live ses couleurs et sort le public de sa torpeur. La première partie du set, principalement consacrée aux nouveaux titres, permet d’apprécier Bedouin Dress ou Sim Sala Bim, qui, poussifs en studio, gagnent en dynamique et du même coup se rendent plus indispensables dans une discographie courte et déjà dense.

Mykonos, qui a révélé le groupe en 2007, ouvre le bal des anciens et reçoit la clameur de la foule. Après être entré dans le vif du sujet avec l’énorme Your Protector, Robin semble accuser un coup de chaleur mais ça n’empêche pas ses comparses de blaguer – en français – sur le sujet et de chanter leur White Winter Hymnal : aucun doute possible, c’est avec ces morceaux à tiroirs, ces ponts instrumentaux ingénieux et ces changements de tempo que Fleet Foxes touche en plein cœur. En point d’orgue, l’enthousiasme hippie de Ragged Wood est entonné sans réserve par un public au bord de l’apoplexie.

Réussite totale quand il s’agit de lier Montezuma, belle ouverture intimiste de « Helplessness Blues » et He Doesn’t Know Why, sûrement le morceau le plus riche de « Fleet Foxes », puis interprétation en demi-teinte du final bruitiste du dyptique The Shrine/An Argument. Mis en regard, les deux albums ne jouent définitivement pas dans la même division. Blue Spotted Tail est certes une jolie ballade, et la voix de Robin Pecknold est sans conteste l’une des plus émouvantes de sa génération, mais la clôture du set sur Blue Ridge Mountains, parfaite, confirme une impression dont il semble que même le groupe n’arrive pas à se défaire. Avec « Helplessness Blues », Fleet Foxes a raté une marche et la fragile cathédrale bâtie sur les chœurs de leur album éponyme en sort branlante. Pourtant, le groupe reste digne de confiance : difficile d’imaginer que la suite des évènements puisse se compliquer, comme si ce passage à vide – tout relatif – leur permettait de sortir la tête de l’eau.

Robin entre sur scène seul pour le rappel et interprète impeccablement Oliver James, rejoint ensuite par le groupe pour l’éponyme Helplessness Blues. « J’ai été élevé en pensant que j’étais, d’une certaine manière, unique. » Fleet Foxes l’est toujours et paraît si maître et sûr de lui sur ce soir là qu’on ne peut croire à un talent éphémère qui se serait évanoui à l’aune d’un second album. Laissons le temps à cette bande de jeunes pas bien sûrs d’eux de reprendre pied et les forêts du monde entier résonneront encore longtemps de leurs hymnes délicats et sincères.

Jean-Philippe Régnier

« Helplessness Blues », Bella Union/Cooperative Music

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