Les effluves crépusculaires d’Eluvium
On appelle ça de l’ambient, ce qui, comme son nom l’indique, est une sorte de musique d’ambiance, belle, pas trop tumultueuse, mais pas musique d’ascenseur (à éviter dans le cas présent d’ailleurs – bonjour l’angoisse). Eluvium publie son cinquième album, « Similes », qui plane à six miles.
Le garçon s’appelle Matthew Cooper, est né à Louisville, Tennessee, et réside à Portland, Oregon, l’un de ces havres de tous les possibles musicaux. Aux vues des voyages sonores proposés, on parierait volontiers sur un solitaire à cernes ; introverti par excès d’introspection, taciturne parce que ses paysages instrumentaux parlent pour lui. Eluvium, c’est lui. S’étonnera-t-on de le retrouver sur le label Temporary Residence Limited, qui compte déjà parmi ses signataires les Texans d’Explosions In The Sky et leur post-rock instrumental planant ?
La pochette est un bel emballage que ne renierait pas le label canadien Constellation (Godspeed You! Black Emperor, Do Make Say Think). Celle-ci constitue la première porte d’entrée dans son monde et montre une créature humanoïde flottant dans un plasma ocre que se disputent ombre et lumière comme dans l’éther d’une quiétude sur le fil. Comme pour les précédents opus, celle-ci est signée de son amie Jeannie Paske, photographe et peintre à l’univers visuel proche de la musique d’Eluvium : mystérieux et onirique, terne et tiède, ouvert et contemplatif, coloré et crépusculaire.
Matière fœtale. Eluvium fait preuve d’une distance pudique, il y a toujours une forme de politesse dans cette mélancolie jamais outrancière, sans pour autant altérer la chaleur et la douceur, semblable à un cocon de coton. Enveloppant. Désormais Cooper chante, parfois. Avec ce timbre aussi froid et détaché que celui d’Ian Curtis était fiévreux. Et on pense souvent à Paul Banks, le chanteur d’Interpol, dans ses moments fragiles. Côté percussions, lorsqu’il y en a, il s’agit principalement de discrets crépitements électro (Making Up Mind) et de chinoiseries nimbées d’écho au rythme d’un train filant vers nulle part.
Leaves Eclipse The Light, en ouverture, renoue avec cette dimension de musique de film qui fait tant appel aux sens et que Yann Tiersen effleure parfois. The Motion Makes Me Last évoque ensuite le Mogwai apaisé d’après la bataille. Matthew Cooper partage avec ses pairs ce talent de magicien à faire disparaître l’instrumentation pour atteindre ces états paroxystiques où tout n’est plus qu’espace, temps, vibration. Où l’on ne sait plus d’où les sons naissent ni comment ils meurent. Ne subsiste alors qu’une matière organique, qui semble venir de la nature, à moins que ce ne soient les réminiscences de bruits captés à l’état fœtal. Car la production est orchestrée avec minutie et les arrangements s’enchevêtrent avec la perfection d’une hélice d’ADN. Il en faut une maîtrise des souffles, des claviers, des nappes, à l’envers comme à l’endroit, de la retenue et de la délicatesse pour amener à cet étrange ondoiement… Ailleurs, le piano de In Culmination résout une équation aquatique, et Nightmare 5 gronde comme le désert… Enfin, Cease To Know se disperse dans une humeur amniotique et vaporeuse, où pourraient chanter des baleines.
Le tout s’écoute d’une traite, invite à garder les yeux clos et se laisser envahir par le néant. A contrario, dans une situation défavorable, on pourra peut-être le trouver trop linéaire et ennuyeux. Car c’est un disque de solitude et de silence, préservé de la fureur extérieure. Pour apaiser les souffrances.
Flavien Giraud
Eluvium, « Similes », Temporary Residence Limited/Differ-ant
Site Officiel
Eluvium on Myspace


Pourquoi ne pas laisser un commentaire?