Lendemains qui (dé)chantent
A quand remonte le dernier album véritablement excitant de Eels ? « Souljacker » (2001) ? « Shootenanny ! » (2003) ? Encore que, avouons-le, « Hombre Lobo » sorti pour l’été 2009, faisait plaisir à entendre, marquant le retour du poilu, déguisé en loup-garou, après quelques années de vache maigre. Mais depuis on ne l’arrête plus, « End Times » en début d’année, et maintenant « Tomorrow Morning ». Jamais mauvais, non, mais une tendance au recyclage : Eels, par Mark Oliver Everett.
Nul n’est censé l’ignorer, l’homme appelé E est un cyclothymique ; qui pond un album à chaque inflexion de son existence. Et au bout de quinze ans, ça commence à en faire un paquet ! Après la solitude et le blues de « End Times », « Tomorrow Morning » virerait presque au rose. Everett prendrait la vie du bon côté ? On a pourtant du mal à se laisser bercer de mots doux et d’optimisme par cet éternel barbu dépressif. Ses tentatives un peu désespérées mettent en réalité plutôt mal à l’aise.
Un impensable émerveillement, presque un nouveau regard sur le monde. Sort-il de thérapie ? Est-il sous prozac ? Si musicalement, l’anguille ne fait toujours pas dans la danse des canards, jamais autant de titres n’ont reflété un état d’esprit aussi positif. Hommage à la nature qui s’éveille avec son chant des baleines, In Gratitude For This Magnificent Day annonce la couleur : ce nouveau Eels ne sera pas le plus enlevé, pas un nouveau « Souljacker ». I’m a Hummingbird prolonge et célèbre son espèce de communion naïve avec Mère-Nature sous un nappage de violons cheap au clavier et de sons à l’envers.
Ici, E n’est qu’amour et gratitude (« Don’t you know that I’m all full of love for you ? » sur What I Have To Offer) ; et The Morning est un encouragement à l’hédonisme assez peu crédible (« In the morning / Yesterday is just a dream » « Baptized by the sun / Go on and have some fun / Why wouldn’t you want to have / The greatest day ? »). Baby Loves Me rejoue la réussite du loser, à l’américaine : « My baby loves me, unlikely but true (…) The neighbors don’t like my flowers / The waiter don’t like my tip… », avec une boîte à rythme qu’on retrouve aussi dans This Is Where It Gets Good (ah, ces craquements vintage façon Novocaine For The Soul). Looking Up sonne so retro avec ses chœurs, ses claps et son piano, l’occasion de changer de registre, le rock’n’roll selon Everett. Pas chien, pour montrer que le cocker sait rocker.
Comme toujours, E n’a pas son pareil pour les ballades flottantes (The Morning, What I Have To Offer). L’ensemble est à la fois très Eels et très électro. Pas mal de « bleeps » et d’astuces de claviers dont certaines sonorités rappellent « Electro Shock Blues » (1998) – orgues, clavecins (Oh So Lovely), clochettes (The Man). Des arrangements fournis, parfois complexes : chez Eels, même au plus morne de l’hiver, ceux-ci fleurissent comme pâquerettes au printemps, mais neuf albums plus loin, ces recettes ont un goût de déjà entendu.
Mi-figue mi-raisin, c’est ainsi que sonne cet album et ainsi qu’on l’écoute, c’est Eels, encore lui, avec ses charmes et ses travers, sans plus. La mélancolie est une matière molle difficile à manier, et Everett a déjà prouvé qu’il était parmi les plus doués du circuit indé. Mais à force d’introspections talentueuses, à force de faire ce qu’il sait faire le mieux, celui-ci s’expose désormais à une certaine forme d’auto-complaisance. A defaut d’un nouveau chef-d’œuvre, E se plagie.
Céline M. et Flavien.G
Eels, « Tomorrow Morning », EWorks / Cooperative Music
Spectacular Girl







Pourquoi ne pas laisser un commentaire?