Über-fuzz et apoplexie électrique
Plutôt rare en France, Bardo Pond était à l’honneur du BBMix festival de Boulogne, avec un concert en forme de cérémonie de clôture. L’insaisissable groupe de Philadelphie est à la scène comme en disque : monolithique et mystérieux, éreintant de puissance, planant et distordu.
Bardo Pond ou les ravages de la fuzz. Rarement on aura entendu autant de saturation brûlante dans les guitares d’un groupe shoegaze-noisy-space/post-rock-psychédélique (rayez les mentions inutiles en cas de querelle de chapelles, c’est vous qui voyez). Tout sauf populaire. Bardo Pond sera à jamais confidentiel, mais un atout de luxe dans la manche pour briller dans les soirées-débats du genre. Un truc d’esthète extrémiste, limite prog et franchement zinzin. Voilà vingt ans que le quintette mène sa barque fantôme dans des territoires brumeux et apocalyptiques. Un boucan de gueule de bois, hébergé à tour de rôle chez Matador, ATP Recordings et Fire Records (tout de même). Avec un personnel d’une rare stabilité, évoluant autour d’Isobel Sollenberger, John et Michael Gibbons aux guitares et le bassiste Clint Takeda. Et pour cause.
Qui d’autre sait marier à ce point les éruptions solaires de guitares à de pures envolées célestes ? Par le passé, essaimés dans leur discographie (huit albums, sans compter les multiples digressions et collaborations parallèles), se détachent des titres aussi obsédants que Two Planes (« Dilate », 2001) ou Green Man (« Lapsed », 1997) qui produisent un indescriptible shoot sourd, une explosion de vrombissures qui vous retapisse la boîte crânienne de restes de cerveau et de sentiments confus. Un déséquilibre fragile entretenu par le groupe qu’on sent attaché à garder sa musique honnête et vivante. Et tant pis pour les approximations, les pains, les coups de médiator un peu à côté sur une guitare acoustique mixée à bâbord toute : l’émotion et la puissance priment sur la justesse. Pour ce groupe sans concession, il n’a jamais été question de perfection. Il y a des choses qui dépassent et c’est aussi là son charme, accentuant la magie.
Un « Bardo Pond » plus loin. Leur musique même est une expérience psychédélique – certains albums ont des noms de champignons –, les couches empilées flirtent avec le bruit blanc, la distorsion du temps et du son. Parfois calmes, souvent cryptiques, leurs morceaux tiennent du trip, et il serait indécent de chercher à les décortiquer scientifiquement. Si tant est que cela soit possible. Et leur dernier album en date, « Bardo Pond » (il paraît que cela veut dire beaucoup quand on appelle son album comme soi) ne déroge pas à la règle : comme à l’accoutumée, les sons de guitare sont d’une d’une violence inouïe, qui raye le parquet et arrache la papier-peint, la fuzz qui entre en auto-oscillation… Le fameux « déluge ». Des parties bruitistes qui rappelleront peut-être une fois de plus l’influence du Velvet Underground sur des générations de musiciens iconoclastes. Ce qui n’empêche pas Sleeping d’évoluer en terrains acoustiques ensuqués quasi-elfiques, remettant en avant la flûte traversière aux fragrances hippies.
Et bien sûr tout cela se déploie sur des morceaux au format éclaté, de longues chevauchées cosmiques laissant le loisir de s’y perdre. Dernier record en date, Undone et ces vingt-et-une-minutes-zéro-quatre de perdition avec space-guitare en reverse, psalmodie douloureuse, stridences au peyotl, et tortueuse magie blanche, ou encore la transe heavy-répétitive de Cracker Wrist.
Bardes au mix et BBmax. Après le passage d’Agathe Max, seule avec son violon et ses loops, entre stridences à la John Cale et progressions à la Yann Tiersen (note pour plus tard : renouveler le stock de références violonistiques), et les élucubrations libidino-suédoises de Skull Defekt, la lumière devait donc venir, comme prévu, de Bardo Pond, pour déboulonner cette dernière soirée « boulonnaise ».
Le quintette est fidèle à sa non-image, sans narcisse. Si leur musique est un mur, les musiciens se cacheraient volontiers derrière et on pourrait tout autant fermer les yeux pour se laisser emporter et se faire gracieusement shoegazer les tympans, à base de titres de « Amanita » (Tantric Porno, Limerick, Rumination, Sometimes Words), « Lapsed » (Tommy Gun Angel) ou « On The Ellipse » (Every Man). Les velus frères Gibbons doublent et redoublent d’intensité, une guitare entraînant l’autre. Devant eux s’étalent les pédales d’effets comme des boîtes à outils de petits bricoleurs autistes. Tout au plus, finir à quatre pattes en bidouille pour triturer le larsen. Derrière eux Clint Takeda (basse) et Jason Kourkonis (batterie), maintiennent une grondante allure quoi qu’il arrive.
Frontwoman pudique, Isobel Sollenberger alterne parties de chant ténues et filets de flûte traversière jouant à plein le contraste avec la saturation des guitares. Comme un élément vaporeux à la surface dudit mur. Frêle mais envoûtante, elle seule semble à même de ramener le chaland de l’apoplexie. Une expérience.
Flavien Giraud
Bardo Pond, « Bardo Pond », Fire Records
Setlist : Limerick / Just Once / Rumination / Sometimes Words / Craekerist / Isle / Fir / Jesus / Lullaby // RAPPEL : Tantric Porno / Everyman / Tommy Gun Angel





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