Arcade Fire, « The Suburbs »

Banlieue flamboyante

Après avoir quitté son port d’attache, le cœur vaillant avec « Funeral » (2004), Arcade Fire traversait sur son second album, « Neon Bible » en 2007, une mer démontée avec la fougue et la grâce que la prudence interdit à beaucoup. Sans aucun doute deux des plus beaux albums des années 2000, ils en étaient aussi deux des plus éprouvants. La catharsis n’en fut que plus efficace : avec « The Suburbs », les Canadiens reviennent plus lumineux que jamais et déclament avec verve de formidables hymnes à la vie.

Une mystérieuse carte postale adressée à l’Internet, quelques extraits distillés sur un tourne-disque virtuel : Arcade Fire a orchestré son retour comme un copain de vacances dont on n’attendait plus de nouvelles. Au fil des semaines, elles se sont faites plus pressantes, plus excitantes révélant Ready To Start et son pont (neuf) electro ou le punk à trois accords de Month Of May, jusqu’à la découverte des huit pochettes disponibles pour « The Suburbs ».

C’est le titre éponyme qui ouvre le – long – troisième album des Canadiens d’adoption. Pour cette ballade qu’on connaît maintenant depuis quelques mois, Butler et sa bande ont choisi d’abandonner la grandiloquence qu’on leur savait chère et de flotter sur une légère nostalgie. Les paroles de The Suburbs font aussi fi du lyrisme de « Neon Bible » pour approcher une délicate naïveté ; elle classent directement le titre dans la bande originale de notre cinquantaine, de ces chansons qui illustrent avant l’heure le bon vieux temps. Comme au fil de cet album quasi-concept, Butler y évoque sa jeunesse dans les banlieues middle-class du Texas, les journées passées à imaginer les exploits d’une guerre qui opposerait son quartier à celui d’un ami anonyme. C’est à lui que s’adressent la plupart des textes / lettres dont le chanteur attend toujours les réponses (Used To Wait).
À la manière des Beatles ou des Who, le groupe s’amuse à faire dialoguer les chansons, reprenant d’une piste à l’autre un couplet pour mieux signifier son obsession pour le thème central de l’album, la banlieue et son implacable propension à uniformiser les gens (Modern Man) et les lieux (Half Light), celle d’étirer le temps à l’infini (Wasted Hours).

Ceux qui espéraient une débauche baroque, s’il était possible de faire plus encore que l’album de 2007, seront forcément ici déçus : si les envolées de cordes et les orgues tonitruants font encore leur apparition sur de nombreux morceaux (le bien nommé pamphlet anti-hype Rococo, la cavalcade Empty Room), l’ensemble paraît plus maîtrisé, couvé par une force tranquille. Les chansons s’en retrouvent épurées, la voix de Win Butler projetée en avant. Finies les dissimulations derrière des couches d’instruments, si Arcade Fire reste une perle d’arrangements, il n’est plus rare que la voix ne soit accompagnée que d’un arpège ou de quelques notes de piano (la très liverpuldienne Deep Blue), laissant aux ponts et aux outros le luxe qu’on leur connaissait (Suburban War, un chef-d’œuvre).

Seize titres, mais aucun ne sonne en retrait : si les choix artistiques de City With No Children ou de Sprawl II (Moutains Beyond Mountains), que n’aurait pas renié Debbie Harry, seront discutés des heures, l’œuvre jouit d’une cohérence bétonnée. Arcade Fire a abandonné une fascinante fragilité qu’on suivait à mi-distance, un peu effrayés, au profit d’une confiance en soi qui lui confère l’aura des prophètes. Dans cette chorale, le couple Butler/Chassagne a trouvé l’équilibre parfait, illustré par le  dyptique Half Light où chaque instrument touche en pleine cœur par sa justesse et sa précision.

Pour parer à la réputée dangereuse épreuve du second album, les Canadiens avaient poussé à l’extrême la formule de « Funeral », en cristallisant, dans la foulée d’une tournée extrême par sa longueur et son intensité, les angoisses de cette communauté aux airs de famille recomposée. Le véritable écueil pour Arcade Fire ici était de s’enfoncer dans une noirceur plus profonde encore, au risque d’y perdre sa sincérité si ce n’était s’y perdre lui-même. Au lieu de ça, on assiste à une métamorphose magistrale ; la messe est dite : Arcade Fire est un grand groupe.

Jean-Philippe Régnier

Arcade Fire, « The Suburbs », Universal


Site officiel
Arcade Fire on Myspace



  1. ed on Samedi 7, 2010

    grand groupe de quoi ?!

  2. Jp on Samedi 7, 2010

    Un grand groupe de 7 personnes, quand même.


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